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INTERVIEW le 10/02/2006 de Didier Théron par Magali Ollier, directrice de la communication à Montpellier Danse

bartleby : mise au point
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Ta prochaine création, bartleby, solo que tu crées pour le Festival Montpellier Danse est le titre d’une nouvelle d’Hermann Melville, le nom d’un personnage anonyme, celui qui « would prefer not to », qui « préfère ne pas ».
Ne rappelle-t-elle pas d'autres œuvres littéraires, celles de Gogol et surtout celle de Dostoïevski, que tu as déjà approchées ? Est-ce pour toi une implication sociale, politique ?

Bartleby sera créée à Kyoto le 12 Mai 06 au Gekken Théâtre. Ma compagnie produit entièrement cette création. Gérome Nox compose la musique, Donald Becker la scénographie, Alain Paradis les lumières et Michèle Murray est assistante à la chorégraphie. Mon premier solo Autoportrait Raskolnikov s’inspirait du personnage Raskolnikov du roman Crime et châtiment de F. Dostoievski.
Bartleby a un rapport certain avec Raskolnikov, à plusieurs titres. Comme Raskolnikov, c’est le titre d’un nouveau solo quelques années plus tard, c’est aussi le personnage central d’une œuvre littéraire majeure. Dostoïevski s’appuie sur un Raskolnikov tourmenté, en contradiction avec lui-même, qui affronte la société qui l’entoure, et qui extériorise sa violence dans le meurtre. Personnage anonyme, universel, Bartleby est par excellence la figure de la résistance, c’est-à-dire d’une pensée organisée, critique et créatrice.
Bartleby est à mon sens l’envers de Raskolnikov, c’est un anti-Raskolnikov, ou un Raskolnikov inversé. Mais Bartleby annonce, comme le faisait Raskolnikov, une nouvelle façon de se positionner, de bouger, d’exister donc de penser.
bartleby n’arrive pas par hasard ! En 2005, je crée Résider Résonner Résister / Nous autres, installation chorégraphique pour une médiathèque – encore des récits et des mots ! - pièce pour 10 danseurs dont la première a été présentée dans le quartier de la Paillade à Montpellier : bartleby s’inscrit dans le droit fil de cette pensée de résistance. C’est la traduction sur scène de cette recherche arrivée à maturité.
Dans mon parcours, la forme solo est toujours une mise au point : Autoportrait Raskolnikov avait ouvert la voie à une attitude et une gestuelle nouvelles qui entraînèrent un renouvellement de l’écriture chorégraphique. Il a été suivi de créations importantes. Je souhaite que bartleby s’inscrive dans une démarche semblable.

Mon processus de création a été jalonné de regards sur des textes de Kafka, Beckett, Dostoïevski, et Melville aujourd’hui. Ce qui les rassemble, c’est la puissance du style auquel je suis très sensible, l’écriture novatrice, leur regard sur la condition humaine et, la vision politique qui en découle. Les personnages sont directement tirés, extrais des situations politiques et sociales de leur époque. En travaillant à partir de ces textes, je m’appuie sur des écritures remarquables et des pensées fondatrices de notre civilisation : c'est-à-dire les principes de la révolution française, des droits de l’homme, de la liberté de l’égalité et de la fraternité ; ces idées même portées par Bartleby (1853) ce post-révolutionnaire de la révolution américaine, et Raskolnikov (1866) ce pré-révolutionnaire de la révolution russe. A ma place, à Montpellier, en France, je ressens le besoin de créer dans ce sens, de raviver ces pensées, avec la danse et le corps, qui sont, à mon avis, la forme et le mode d’expression contemporaine par excellence.

Que 'préfères-tu ne pas' ?

La formule du « Bartleby » de Melville est magique. Elle « métamorphose » le monde et les comportements. Je préfèrerai ne pas faire ce que j’ai déjà fait, comme je l’ai déjà fait. Je vais ouvrir des pistes que je n’avais pas vues avant. La formule ouvre sur la résistance, la création, l’humour, l’inconnu, le futur. C’est suivre une nécessité propre à chacun, dans le respect des autres et de soi même. Et la résistance est une pensée créatrice. Elle se construit, demande une stratégie : elle m’a porté là où je suis aujourd’hui.

C’est une nouvelle qui mélange gravité et absurde. Est-ce une forme qui t'est proche ?

Oui, mêler gravité et absurde est un élément fondamental de mon écriture chorégraphique. En réalité, j’essaie de voir le monde autrement, parce que j’en ai assez de le voir comme on nous le présente ou on nous l’impose.
Ma résistance prend cette forme !

Ce n’est pas la première fois que tu crées un solo. Travailler ainsi, est-ce important pour toi ?

Le solo est une mise au point nécessaire et fondamentale par rapport au travail de la compagnie. Certaines étapes doivent se franchir seul pour entraîner ensuite l’équipe avec soi. La danse est une expérience physique qu’on « teste » avant tout sur soi. (C’est aussi ce qu’on apprend des grands maîtres). Dans le solo, je suis mon propre terrain d’expérience, physique et mental.

Tu collabores sur cette pièce avec un peintre, scénographe, Donald BECKER.
Le dessin, le graphisme, cette façon d’aiguiser le trait jusqu’à le rendre lisible et direct, n’est-ce pas aussi une façon de regarder le monde ?

Le dessin, l’écriture littéraire et la chorégraphie sont pour moi très proches, dans le sens où ces trois arts participent d’une « pensée visuelle », se préoccupent du rapport image – pensée.
Sur ma précédente création EN FORME, j’ai travaillé sur les dessins de KAFKA*, une expérience d’analyse sur le trait, la ligne, la pulsion, ce regard de Kafka sur le monde. Je poursuis cette expérience sur bartleby aussi, car dans chorégraphie, j’attends toujours « graphie ». Je travaille sur la forme, la graphie, l’apparition de la forme, la précision des formes et des images. C’est cela qui amène les idées, provoque l’imaginaire de celui qui regarde (Idée vient du grec Image).
Pour bartleby, il y aura aussi – en plus - un travail plus global de scénographie avec Donald Becker qui est peintre et scénographe. Je pense surtout à un travail sur le cadre et les surfaces qui va « positionner » la danse, et le personnage.

* à partir du livre Le regard de Franz Kafka, dessins d’un écrivain de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf.

Tu as été plusieurs fois invité au Japon. Quand as-tu commencé à échanger avec ce pays ? En quoi cela nourrit-il aujourd’hui ta façon d’aborder ton travail ?

Dans mon parcours artistique j’ai eu très vite ce rapport au Japon, rapport qui n’a fait que s‘amplifier : C’est un lien très fort aujourd’hui.
1993 : Je suis invité pour la première fois au Japon au MITSUI Festival à Tokyo et Mito avec quatre autres chorégraphes français : Jean-Claude Gallotta, Nathalie Pernette, Michel Kéléménis et Christian Bourigault. J’y présentais la pièce Ironworks : une création du Festival de Montpellier 1991 créée dans le futur Théâtre Jean Vilar. Depuis lors, ma compagnie est invitée régulièrement au Japon. Le Japon, c’est cette reconnaissance d’artistes et de danseurs qui suivent mon enseignement, de directeurs de Centres d’Art, de metteurs en scène que je croise régulièrement. La compagnie avec le soutien de l’AFAA a représenté la France au Japon dans des manifestations et des festivals importants.

Cet accueil est une reconnaissance de mon travail, la reconnaissance d’un pays qui a une très grande culture de la danse, du mouvement. Le théâtre japonais est un théâtre du corps, allié à une grande maîtrise du mental, avec des formes qui me questionnent plus que d’autres, comme le Théâtre NO, théâtre abstrait, je devrais dire danse abstraite, où concentration et mouvement sont en permanente interaction. J’ai en particulier un lien très fort avec Tadashi Suzuki, metteur en scène japonais reconnu internationalement, et qui nous a invités régulièrement ces cinq dernières années. Nous partageons des préoccupations communes comme l’économie de moyens qui redonne au corps et à l’énergie physique une place centrale (essence même du théâtre japonais), l‘élaboration de formes avec précision, sophistication, dépouillement, et l’humour aussi.

Ton parcours, ta compagnie.
Ta compagnie existe depuis 1988 à Montpellier. Comment as-tu découvert la danse ?

Né à Béziers en 1956. Vit et travaille à Montpellier à l’Espace Bernard Glandier.
Je n’ai pas « découvert » la danse : je suis issu d’une famille de danseurs… de Buffatière, un rituel extra–ordinaire qui se pratique encore dans certains villages de l’Aveyron et du Tarn (voir Marie Rouanet in « Du coté des hommes » ed. Albin Michel). Je suis du sud.
Si l’on tient compte des découvertes récentes en matière de « mémoire cellulaire », on peut dire que j’étais danseur avant de naître ! Mon grand–père et mon père pratiquaient le dessin avec talent. Je tiens d’eux cet amour, cette attirance pour tout ce qui est graphique.
Pour la suite, j’ai étudié la danse en autodidacte à travers différentes techniques modernes et contemporaines en passant par New York, Lyon, Paris, Tokyo et Kyoto, en découvrant le monde. J’ai approché des grands maîtres : Cunningham - Bagouet - Trisha Brown. J’ai aussi pratiqué le Zen dans des temples japonais où on apprend beaucoup sur le mouvement en pratiquant l’immobilité.

Quelles ont été pour toi les années décisives dans ton parcours ?
Y a-t’il eu des rencontres primordiales ?

Les maitres cités plus haut mais aussi Daniel Buren au Japon, Noritoshi Hirakawa plasticien à New york, Michèle Murray chorégraphe à Montpellier, Harada Tangen maître Zen à Obama. Auprès de ces êtres, j’ai essayé d’apprendre la constance, la droiture, la patience, l’attente, le désir et la vigilance.
Depuis 2003, tu es en résidence officiellement à l’Espace Bernard Glandier, dans ce quartier de Montpellier très dense en population, la Paillade.
Cela faisait-il longtemps que tu travaillais avec ta compagnie dans ce quartier ? Est-ce important pour toi d’inscrire ta compagnie et ton travail dans le cœur d’une cité populaire ?

Une partie de mon expérience artistique se déroule à Montpellier dans ce quartier où j’ai créé, avec mon équipe, un lieu : l’Espace BERNARD GLANDIER, lieu de rencontres et d’échanges où se croisent les publics, les artistes de différents horizons (et pas uniquement des danseurs !). C’est un lieu de circulation d’idées et de projets. C’est un lieu où l’on parle et on fait de la création contemporaine avec pour voisins et amis la Maison Pour Tous Léo Lagrange, un club du troisième âge, les restos du cœur, le Théâtre Jean Vilar. Elle est aussi là l’expérience ! L’art est à sa place au cœur de la cité.

Nous avons donné à ce lieu une dimension internationale (comme l’est ce quartier) en le reliant non seulement au centre-ville de Montpellier et à Paris, mais aussi à Glasgow, Berlin, Kyoto, Tokyo et ce n’est pas fini. Ce lieu, c’est le fruit d’une expérience singulière et unique, développée sur plus de dix ans à partir d’une simple salle de Maison Pour Tous et de moyens très réduits, avec de la volonté et le soutien de quelques élus (et fonctionnaires) convaincus de notre détermination et de la validité de ce projet. D’autres soutiens institutionnels se sont confirmés récemment.
Les circonstances de mon parcours m’ont amenés à cette place, à Montpellier. J’ai aussi vécu en banlieue : mes copains de classe étaient espagnols et italiens.
Cette expérience que je vis ici avec ma compagnie, comme toute expérience, transforme notre perception du monde et donc ce que nous avons à dire. Je me sens proche en ce sens des expériences du théâtre français dans la ceinture rouge de Paris dans les années soixante - soixante dix. Cette année, dans les six prochains mois, nous irons à Glasgow, Kyoto, Tokyo, Edinburgh, Berlin, Philadelphie.

L’Espace Bernard Glandier a été inauguré en 2004 aussi. Comment partages-tu cet espace ? As-tu des chorégraphes associés ?

L‘ESPACE BERNARD GLANDIER a été inauguré officiellement par André Vezinhet président du Conseil général de l’Hérault le 5 Février 2004. Nous mettons en place des résidences de création pour des artistes que nous rencontrons ou qui viennent à notre rencontre. Mais réaliser de vraies résidences demande des moyens et nous allons progressivement vers cela. Il y des artistes associés, fondateurs du projet comme Michèle Murray et Maya Brosch, des artistes invités pour une saison (ex : Anne Lopez en 03, Rosalind Crisp en 04-05, la compagnie japonaise Monochrome Circus en 04, Rita Quaglia et Luis Ayet en 05) et aussi des jeunes artistes de Montpellier et la Région qui y développent leurs premiers travaux. Pour la saison 06 /07 nous développerons un programme de diffusion à 19 h dans ce lieu qui possède une jauge de 80 places.

Parallèlement, nous développons aussi un programme de stages avec des pédagogues confirmés issus de très grandes compagnies comme Trisha Brown ou Wim Vandekeybus, très suivis par de nombreux danseurs de la région. Par exemple, Keith Thompson, ex danseur et assistant de Trisha Brown a donné une session de cours en 2005, je le ré-invite en 2007, et nous allons aussi travailler ensemble sur la création d’un duo - titre THERON & THOMPSON. L’aventure continue… avec de la constance, de la droiture, de la patience, de l’attente, du désir et de la vigilance : l’art est un combat.